PHOTO & LITTÉRATURE

DIDIER VEREECK

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L'ondine au cœur mauve

Quel est le secret de la vraie sagesse ?

Un jardinier un soir dans un parc vit une aventure indicible et discrète mais par la suite le monde le sait, on ne sait comment. L'histoire est une sorte de fable du réel car en vérité, il n'y a pas grand-chose d'inventé.
Réf. 04-225-09. Ondine intensément concentrée Ondine intensément concentrée

Il était une fois aux fins fonds d’un parc un cantonnier attentif aux choses. Il poussait bien ses feuilles et quand il en trouvait une bien colorée, il la mettait de côté, en un lieu du parc qu'il espérait secret.

L’homme allait ainsi, balayant le parc pour le repos des promeneurs. On ne sait pas comment c’est possible, mais jamais un enfant ne trouva les feuilles qu’il avait mises de côté. Personne ne se rendit même jamais compte de son manège. Il est vrai que les faits et gestes d’un cantonnier n’intéressent personne.

La nuit presque tombée, son balais posé, il prenait la feuille et déambulait tranquillement dans le parc. Son service était terminé mais il ne changeait rien à son attitude. Simplement, il agissait alors pour son propre compte.

Il n’aurait jamais transporté une feuille pendant ses heures de travail. Mais à vrai dire pour notre homme, la seule différence entre le travail et le repos était qu’il agissait à d’autres fins.

Le cœur heureux, il allait le long des canaux et des brins d’eau, l’oreille attentive. Quant à son œil, il semblait plutôt éclairé de l’intérieur qu’attentif. On voyait qu’il savait où il allait sans avoir besoin de regarder. Seul un hypothétique et perspicace promeneur aurait pu s’en rendre compte. Or, le parc était désert, les grilles closes.

La cérémonie allait pouvoir se dérouler en secret : sa feuille, il allait la marier.

L’homme aimait les endroits du parc les plus sombres, qui à cette heure auraient frigorifié le manant mais réjoui le poète. Dans l’eau, les reflets se pressaient les uns contre les autres, vifs à se parer de couleurs des plus chatoyantes. Dans la pénombre colorée, une ondine s’était manifestée.

L’homme s’était arrêté entre deux pas, un bref instant, un moment personnel et hors du temps. « Mouvamauve… », avait-il entendu au cœur du silence.

C’était donc une Mouvance, ces ondines qui se déploient lentement dans les ondes d’eau. Il n’avait pas besoin de les voir pour les connaître car il se connaissait lui-même. Dans les eaux de son cœur apaisé, les ondines se prélassaient.

Il y eut quelques éclats d’elfes qui jouaient à envoyer des reflets puis les arbres se turent et le monde se tint coi. L’homme avait souri de cette agitation soudaine, d’un sourire à deux fossettes. Bien longtemps après qu’il eût disparu, son sourire étincelait encore dans la pénombre. Ainsi fut averti le peuple des ondines.

Notre homme s’approcha davantage du bras d’eau et se pencha doucement. Il se fit subreptice, non qu’il commette une faute, mais le mariage d’une feuille et d’une ondine, ça demande de la discrétion, et plus encore, de l’attention.

Être présent à chaque geste, voilà ce que demandaient les ondines. Une seconde d’inattention et aussi bien, il ne restait plus qu’une feuille dans la main d’un cantonnier, quelque part dans un parc vide.

D’un geste ample, il lança sa feuille morte désormais confiée aux bons soins de l’onde. On aurait pu croire que la feuille avait été portée jusqu’à l’eau, tant le geste avait été plein. L’homme se releva tranquillement : il ne restait plus qu’à attendre.

C’est-à-dire… attendre, non, justement. Pas attendre, mais être sans rien faire, plus exactement, chose à laquelle il excellait.

Accueillie par des elfes surfeurs, la feuille entra de suite en pays d’ondines et l’eau multiplia les couleurs. Le feu d’artifice restait discret dans l’absence de lumière, mais les couleurs n’en étaient que plus belles.

Le cantonnier en eut le cœur retourné. Les mouvances d’eau qu’il voyait, il les ressentait en ses tréfonds. Il avait beau le vivre tous les jours, il ne s’y habituait pas. Et c’est justement parce qu’il ne s’y habituait pas que cela se produisait. Les mouvances pouvaient se déployer car en ce cœur, chaque instant était nouveau.

Dans le parc, les couleurs dansaient, « densaient » devrait-on dire si on parlait l’ondin. Et on le parlait, en effet. La langue universelle permettait de communiquer avec n’importe quel être du cosmos, n’importe quelle particule et n’importe quelle époque.

Seul l’homme restait imperméable à la beauté et aux accords d'une telle langue. L’homme, mais pas notre homme. Et puis aussi un certain nombre d’autres hommes, qu’il connaissait sans les avoir jamais rencontrés.

Le cantonnier vit une dernière fois sa feuille avant qu’elle ne s’enfonce en son nouveau royaume, ondes et couleurs. C’était un petit événement anodin et pourtant un moment unique. Qu’est-ce que ça peut bien faire de vivre un grand ou un petit événement, s’il n’est pas unique ?

Un chant langoureux retentit, d’une beauté à frissonner, un chant imperceptible propre à rendre fou un humain non préparé. On dit que c’est arrivé par le passé, des hommes devenus fous, aussi notre homme préférait rester discret. Entendre ce chant donne tellement de pouvoirs que l’homme cupide ne peut se tenir. Il veut utiliser ses pouvoirs et alors s’en dépossède, et se dépossède lui-même. Comme chacun sait, le propre d’un pouvoir est de ne pas pouvoir être utilisé.

Dans les profondes couleurs, la noce des ondines avait commencé. Mouvamauve, l’ondine au cœur mauve, remercia notre cantonnier. Elle lui fit une toute petite bise d’eau et la goutte d’eau finit par emplir le cœur du cantonnier. De plénitude, il devint mauve. En réalité, son cœur comportait toutes les couleurs et bien d’autres choses mais, sans doute poète, notre homme avait un penchant pour le mauve.

C’est ainsi qu’au fond d’un parc, un cantonnier s’est ouvert au monde, et que le monde s’est ouvert à lui. Il n’y avait rien de changé, le parc était toujours le même, les ondines toujours aussi discrètes. Il y avait toujours des feuilles mortes. Quelques observateurs attentifs avaient semble-t-il vu un léger éclat de plus dans l’œil du cantonnier. Quelques moines vinrent, un bruit courut. Il se disait dans certains cercles prétendument bien informés que l’homme était un Éveillé.

Quoi qu’il en soit, il veillait sur Mouvamauve et sa famille et continuait d’offrir des feuilles aux ondines. Il allait et venait et c’était un homme bien ordinaire. Après une telle aventure, c’était peut-être ça, le plus extraordinaire. Et, en tout cas, son secret.


Didier Vereeck
 

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