La disparition du photographeQuand on invoque le diable, la conséquence ne tarde pas à se manifesterUne fable fantastique fondée sur une histoire vraie en tous points : le lieu et les conditions de la photo, la rencontre avec l'homme en haillons, l'exposition, la femme à l'odeur pestilentielle. La façon de raconter et de conclure m'est venue logiquement car je venais de lire le roman d'Anne Kerveline, L'Homme qui détestait Noël. |
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| Réf. 12-038-01. Peut-on passer dans une autre dimension ? | ![]() |
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- Ah, étonnant, cette photo ! On dirait vraiment un reflet de quelqu'un de… Enfin de… - Ah oui, Madame, la nature a de ces facéties… Antonin bichait. Son exposition « Fantasmagories sur glace » avait un beau succès. Les gens lui posaient des tas de questions. La femme semblait vraiment intriguée. - Mais c'est naturel, ou c'est le reflet de quelqu'un ? - Non, non, vous voyez bien que ça ne peut pas vraiment être quelqu'un ! Ça arrive souvent, vous savez, en fait on voit les âmes dans la glace. Antonin allait faire son couplet sur le fait qu'on se voit surtout soi, et qu'il est important d'être en accord avec soi, et que justement lui grâce à sa méditation et patati et patata. La brune d'âge incertain, d'allure tout aussi incertaine, mais un curieux éclat rougeâtre dans le regard, continuait. - Ah oui, vous avez raison, ça ne peut pas être quelqu'un. D'ailleurs, si je devais croiser un type pareil au coin d'un bois, je ne serais pas rassurée ! - Ça, c'est sûr ! Antonin, un frisson le long de l'échine, n'osait trop rien dire. Mal lui en prit car la question suivante vint automatiquement. - Et comment vous avez fait ça, exactement ? - Eh bien, c'est une longue histoire… Voyez-vous, j'étais tout seul sur un plateau venté et surtout digne d'un hiver nucléaire… - Ça n'est pas très romantique ! - Eh bien, vous allez voir… Antonin ne savait pas pourquoi mais il devait raconter son histoire. La femme dégageait quelque chose de magnétique qui l'invitait à parler. Non qu'elle soit belle ni quoi que ce soit, non, plutôt un charme désuet et pour tout dire délétère. Il commença à lui raconter l'affaire. Il décrivit d'abord le lieu, puis passa instinctivement sur un mode narratif, comme si lui-même n'était plus là… Qu'elle voit la scène… On y était presque… Voilà, il se transporta sur place et s'imagina en narrateur extérieur. Antonin… Antonin s'énervait tout seul sur son trépied, lourd, trop lourd avec cette glace fragile, trop fragile. Il devait manipuler la bête avec des doigts de fée pour ne pas casser les merveilles de dentelles de givre, et il forçait, coupant sa respiration, les pieds de chaque côté de la flaque gelée, penché à moins de cinquante centimètres du sol. La lumière était dantesque, aussi s'appliquait-il : nul doute qu'il allait faire un chef-d'œuvre. « Ça ne peut pas être autrement », dit-il satisfait, parlant tout seul au givre et à l'air au-delà du glacial. Un observateur aurait plutôt vu une péroraison, mais bon, notre Antonin était content de lui, qui l'en blâmera ? S'il s'était un peu mieux observé lui-même, il se serait rendu compte que rien n'allait. Au lieu d'être la tête vide et à ce qu'il faisait, il pestait. La colère s'était emparée de lui. C'est alors qu'une voiture se gara ostensiblement à trois mètres de lui. D'accord, il était au bord de la route, mais une route de traverses des plus minuscules imaginables, au milieu de nulle part, et c'était la première voiture de tout ce long matin, perdu tout seul dans le frimas qu'il était. On ne sait pourquoi, il eut l'envie de partir prestement. « Qu'est-ce que ce que ce bougre de type qui vient m'emmerder ?! ». Il était à deux doigts de prendre la poudre d'escampette, presque décidé par l'ouverture de la porte de la voiture. « Et si je tombais sur un gaillard qui me pique mon matériel ? ». Mais le chef-d'œuvre en construction eut le dernier mot et Antonin resta campé là. « Vous faites de la photo ? », éructa l'ahuri qui par moins quinze degrés était sorti de sa voiture en sandales. Non, pas des tongues, mais de vieilles sandales laissant échapper des orteils qui devaient voir davantage de glace que d'eau. Quant au savon, on n'en parle même pas. Antonin répondit un « Oui » bref, qui sous-entendait « Ça ne se voit pas ? Fichez-moi le camp ». Le photographe ne laissa pas traîner ses yeux en direction des haillons ambulants. Il eut un petit haut-le-cœur quand son œil glissa sur les ongles jaunes plus durs que les sabots du diable, un haut-le-cœur auquel il ne prêta pas attention, peut-être à tort, car c'était certainement un de ces haut-le-cœur qui signalent des forces inconscientes. Rassuré quant aux intentions du gaillard, Antonin continuait à photographier, imperturbable. Seulement voilà, il avait fini et il se releva. Le type en profita pour l'entreprendre. - Je voudrais faire de la macro. C'est de la macro que vous faites, c'est ça ? - Bah oui… - Vous me conseillez quoi comme matériel ? Antonin faillit tomber à la renverse. Qu'un diable jailli de sa boîte en forme de voiture tout droit sortie d'une casse vienne lui causer matériel dans un endroit aussi paumé, où il ne verrait sans doute pas d'autre âme aujourd'hui, ça, c'était trop fort. - Et je vois qu'il faut un trépied ? - Heu oui… Mais je suppose que vous voulez faire du numérique ? Antonin souriait à sa pique perfide, dont le gus ne comprendrait pas tout, et qui avait surtout pour but de se débarrasser de lui. - Bah oui, pourquoi, il y a autre chose ? - Moi, c'est de l'argentique, alors je ne connais rien au matériel numérique et je ne peux pas vous conseiller. Et toc ! En une seule phrase Antonin venait de se débarrasser de la question. Mais le type continua sur sa lancée, aussi imperturbable que les hêtres centenaires et givrés qui les entouraient. - J'ai vu un Canon à 300 euros qui devrait aller. « Je vois », songea Antonin, un compact. Cet ahuri vient m'enquiquiner ici pour un compact ! » - Vous êtes sûr que ça ira pour la macro ? Remarquez, au moins, vous n'aurez pas besoin de trépied. - Oui, oui, il y une fonction macro, j'ai vu ça ! - Ah… - Oui, je suis pêcheur et je veux faire de la macro quand je pêche. Ah bah oui alors là, si le type voulait faire de la macro en même temps qu'il pêchait, ça changeait tout. Antonin commençait à s'amuser de l'affaire, tout en vouant le type au diable. « Tiens, » s'amusa Antonin, « étonnant, on voit le reflet de mon gugus sur la glace ! ». Du coup, il se pencha à nouveau, comme pour faire de nouvelles photos. Il vint de bien curieuses idées à notre Antonin, qui s'imaginait se débarrasser du gus en l'envoyant dans une autre dimension, une galaxie d'importuns. Tiens, ça aurait de l'allure, une galaxie d'importuns ! Surpeuplée, à coup sûr, la galaxie, quoique concurrencée par celle des sans-gêne. Bref, Antonin se délectait à regarder le reflet, imaginant le type happé à grands cris par la glace… L'homme aux sandales continuait son discours et s'intéressait désormais au trépied. Antonin lui fit un geste de ne pas s'approcher, tout en lui expliquant l'intérêt d'une rotule très lourde. Notre Antonin était plus coopératif car en s'avançant, le gaillard en haillons se reflétait mieux dans la glace. Tout à coup, Antonin lui jeta un autoritaire « Ne bougez plus, je vais vous immortaliser ! ». Pourquoi n'avait-il pas dit qu'il allait plutôt immortaliser le reflet ? Peu importent les détails, au moins le type ne l'enquiquinait plus, il s'était tu, sans doute intéressé par la démarche photographique. Après tout, quand on rencontre un pro sur le terrain, autant le regarder photographier, non ? Bref, Antonin était assez satisfait, il demanda juste au type de ne pas bouger cinq secondes, le temps d'enregistrer ce curieux reflet. Pendant ce temps, il se répétait « mais qu'il aille donc au diable ! ». - Voilà, c'est bien ! Antonin eut vaguement conscience que les oiseaux s'étaient arrêtés de chanter mais n'y prêta pas attention car l'hiver n'était pas fini, seules quelques grives draines chantaient. D'accord, les gazouillis des mésanges huppées s'étaient arrêtés aussi, mais elles avaient dû partir ailleurs. Plus étrange au niveau de l'ambiance était l'arrêt soudain des cris de pics noirs et de leurs coups de becs. Que les pics noirs se soient tus donnait une sensation de vide absolu dans la forêt sur ce haut plateau glacial. Antonin se releva. Le type n'était plus là. La voiture n'avait pas bougé. Aucune trace dans la neige autour. Restait dans la glace le reflet plus vrai que nature d'une sorte de démon en haillons… Antonin eut beau chercher, il ne trouva rien. Tard le soir, quand il rentra en voiture, il alluma la radio locale. On signalait une disparition sur le plateau… Un ermite, un marginal, qui vivait là depuis on ne sait plus quand… On avait retrouvé sa voiture, ses traces jusqu'à une flaque de glace, mais rien d'autre. « Curieusement, les traces s'arrêtent là », avait ajouté le journaliste, soulignant l'étrangeté de la chose. « Comme si le marginal s'était volatilisé ! », conclut-il, la voie blanche. Antonin fit un effort pour revenir dans la salle. Il évita de regarder le tableau dont il avait conté l'histoire. - Brr… C'est une drôle d'histoire que vous me racontez là ! Et vous n'êtes pas allé témoigner ? - Eh bien… Vous voyez, il n'y avait pas d'empreintes… Mon imagination… — Ah, je vois ! Merci Monsieur, outre être un photographe original, vous êtes aussi un conteur. La femme avait pris un air entendu. Elle passa au tableau suivant, sans lui poser davantage de questions. En partant, elle lui avait juste glissé quelque chose à l'oreille. Antonin avait cru comprendre qu'elle le félicitait au sujet du titre de son tableau mais il ne s'appesantit pas. L'odeur de la femme était épouvantable, tout simplement épouvantable. Le titre du tableau… Mais au fait, comment le connaissait-elle ? Antonin ne mettait pas de titre, hormis dans sa tête ou parfois pour ses archives… Que ce tableau s'appelle « Passage dans une dimension démoniaque » n'était écrit nulle part… Antonin soupira. « Finalement, heureusement qu'elle ne m'a pas cru ». Et il résolut de ne plus raconter son histoire. Désormais il raconterait des fables, ça passerait mieux. La femme pestilentielle repassa à proximité. L'air entendu elle lui lança « Vous avez beaucoup d'imagination. Mais peut-être pas assez pour croire à vos fables ». La sentence assénée d'un ton péremptoire, qui était par trop un écho à ses propres pensées, propulsa Antonin ailleurs. Il crut entendre un ricanement. Il était dans un autre monde. Il avait froid. Il frissonnait tout en étant tétanisé, incapable de bouger. Ses yeux pleuraient de trop regarder dans le viseur, par un vent pareil. Il avait des douleurs partout d'être resté un temps trop long, de durée incertaine, dans la même position autour d'une flaque gelée. Il avait pourtant parfaitement le souvenir qu'il n'était pas venu faire des photos aujourd'hui, puisqu'il était au vernissage de son exposition. Un vague souvenir d'une femme à l'odeur épouvantable lui revint. À propos de femme, il se demanda s'il reverrait la sienne. Didier Vereeck |
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