PHOTO & LITTÉRATURE

DIDIER VEREECK

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Le vieil homme et la photo

Une nouvelle de Didier Vereeck sur une anecdote d'Antoine berger

Après un improbable voyage, Augustin débarque au festival international de la photo animalière et de nature de Montier-en-Der. Comment une photo va-t-elle remplacer un vide dans son cœur ?
Réf. 09-080-04. En Ubaye En Ubaye

Augustin regarda une dernière fois la montagne, l'œil rivé, le regard vide. Il se concentrait pour ne pas être tenté de regarder ce qu’il tenait dans ses doigts enfoncés dans la poche de son veston. Son premier billet de train.

– Mais ousque tu vas donc ? cria Marie.

Il ne répondit pas, elle savait.

– Te vl’à ben endimanché pour aller aux champignons ! Et prends donc ton sac si tu couches à la cabane !

Le mensonge était gros mais Marie l’avait gobé. Pour sûr, il n’était pas un menteur, alors…

Augustin soupira, bien installé dans le compartiment désert. En plein mois de novembre, qui voyageait ? Il fallait avoir un grain pour aller dans pareil endroit glacé en fin d’automne. Montier-en-Der, il n’avait pas même idée d’où c’était, tiens !

Il songea à la Parisienne qui était à l’origine de tout ça. Une belle fille comme on en voit à Chamonix, pas plus vêtue au froid que sur une terrasse de Saint-Tropez. Enfin, il n’était jamais allé à Saint-Tropez ni même à Chamonix mais il répétait ce que les moniteurs de la station disaient. Ah la fille… Ne pense pas, Augustin, elle pourrait être ta fille.

La voix égrillarde sortie du haut-parleur évapora la Parisienne : premier changement. La Parisienne, il aurait tout le loisir d’y penser. Sept heures de train, misère !

Dans le nouveau compartiment il y avait une mère et son fils, qui était presque un jeune homme… Augustin détourna son regard, il ne voulait pas penser. Le jeune homme assis en face et le souvenir de la montagne qu’il avait regardé une dernière fois tout à l’heure lui faisaient un sale effet. La Parisienne s’invita heureusement, reine de son cerveau désert. Serait-elle à Montier-en-Der ? Rien n’était sûr, il n’avait pas voulu appeler…

Bercé par le travail lent des bogies, il s’enfonçait dangereusement dans son passé. Le souvenir de la Parisienne lui servait de bouée : ne pas aller plus loin. Ah, sa Parisienne, il l’avait rencontrée de curieuse façon ! Elle faisait un stage de développement personnel, comme elle disait, et un des exercices consistait à convaincre un autochtone qui n’était jamais sorti de chez lui de voyager.

Quand elle avait sonné chez lui, Augustin avait cru rêver. Heureusement, Marie n’était pas là. Il avait offert un café à la fille. Elle était « en petites cuisses », comme il disait, pas grand-chose comme habits, si vous préférez. Il l’avait regardée comme un enfant découvre une pierre précieuse. Forte de son décolleté et de son discours convaincu, leur conversation avait pris un tour inattendu. Augustin, tu es fou ? Ta fille, elle pourrait être…

Le voyage avait été long et c’est dans une sorte de brume de souvenirs que l’autocar le débarqua à Montier-en-Der, 12 habitants. Quasi hagard, il déposa ses bagages à l’hôtel, notant tout de même dans un coin de sa tête le lit à deux places. À peine arrivé, il était déjà à regarder les expositions de photos, comme promis à la Parisienne. Dieu, qu’il y en avait des animaux ici, et de drôles de bêtes encore. Ça hantait la nature, tous ces bestiaux-là ?

Il avait bien circulé partout mais, tout à coup, il resta planté comme un poireau entre ses deux sillons. La fille n’était pas là mais sûr que si elle s'était déplacée, elle serait venue voir cette photo. Sa montagne. Il regarda le photographe du coin de l'œil. Lui qui n’avait jamais abordé personne, il se lança, après vingt minutes d'un silence têtu, quand même.

– Votre photo… Pfffiouuu… ça fait 50 ans que j’habite près de cette montagne… Depuis quelque temps, j’y monte une fois par an en pèlerinage… Enfin, au col, hein. Et je ne l’ai jamais vue aussi belle.

Le photographe sourit, ravi. Il faillit se lancer dans des explications mais sans qu’on sût pourquoi, il se tut. Les silences du vieil homme avaient été lourds de sous-entendus. D’un signe de la tête, Augustin s’en alla, le sommet plein les yeux et surtout, plein le cœur. Lui, l’alpin, il fallait qu’il aille dans un coin improbable de la Haute Marne qui n’avait rien du tout de haut pour découvrir la beauté de son sommet ?

Seul dans sa chambre d’hôtel, Augustin était en ébullition. La Parisienne n’était pas venue. Que n’était-il resté à regarder plus longuement la photo ? La peur, la pudeur, la déception due à l’absence de la fille ? Non, il savait pourquoi… Les souvenirs, l’angoisse… Il fallait qu’il en ait le cœur net : demain, il reviendrait.

Le pauvre Augustin passa une nuit glaciale, pleine de cris dans les nuages. Au matin, il était déterminé, il parlerait au photographe, un jeune comme… comme… Il étouffa un sanglot avant de s’endormir comme une pierre tombe dans la neige.

Levé de bon matin comme à son habitude, il jouit un moment du calme. Il ne prit pas garde à l’absence d’animation. Il prit son petit-déjeuner, seul. Absorbé dans une méditation d’absence d’un genre propre à un vieux montagnard, il alla de son pas lent revoir la photo de la révélation.

Debout, bras ballants comme balancés par le vent, malgré l’absence du moindre souffle d’air, il fixait la porte close. Une jeune femme passa rapidement, une sorte de Parisienne mais ce n’était pas la sienne.

– C’est fini, Monsieur, il faudra revenir l’année prochaine !

Comme il restait buté et triste, elle ajouta curieusement « Il faut en faire votre deuil, Monsieur ». Augustin ne dit rien. Il se tourna. Elle ne vit pas la larme.

« En faire mon deuil, oui… » Il ne pensait pas à la Parisienne mais à son fils, son fils à lui. Il ne savait pas comment la montagne lui avait pris son Gérard, mais il avait compris ce qu’il allait chercher là-haut. La lumière, la lumière de la photo. Du moins, c’est ce qu’il supposait. La lumière, la lumière, est-ce qu’il y était, Gérard ? Peut-être, oui.

Le pas lourd mais un peu soulagé, Augustin reprit son chemin. Dans son cœur, une photo remplaçait une place vide, la lumière remplaçait le point d’interrogation béant.

Désormais, il saurait comment regarder.


Didier Vereeck
 

EXPOSITIONS